LES PORTEURS DE CLOCHES (1998)  

A l'heure où les graves porteurs de cloches 
traversent ployés et lumineux les campagnes 
épaules endolories engourdies par les sangles 
et au bout des doigts d'infimes braises de ferveur 

ce n'est au-delà de la mémoire ni la nuit ni le jour 
pour l'immobile noyer effeuillé que le vent de suroît 
semble contourner comme épeuré soudain 
de cette masse aveugle brusquement surgie 

Blanches encore d'anciennes présences familières 
dont plus personne aujourd'hui ne pourrait mot dire 
des chaises sont çà et là posées de par le paysage 
de haies de prairies fanées de friches échevelées 

Couchée sur une table verdie une bouteille 
encore bouchée et plus loin un bout de ruban 
qui palpite oublié sur une branche morte 
et le silence plus lourd que le bronze 
des porteurs de cloches qui se suivent maintenant 
édentés et hagards sur la crête de la colline 

Et ce regard bleu qui les suit presque éteint 
c'est celui au détour mort d'un ruisseau 
d'un visage abandonné dans l'eau qui stagne 
celui d'un bébé de celluloïd qui n'a plus 
ni jambes ni bras